« Tous tatoués ! » C’est la réflexion que s’est faite la psychologue Valentine Hervé, alors qu’elle était en vacances en Espagne. Le fait est que le tatouage connaît un engouement sans précédent. «
Hier encore marginalisé, transgressif, sulfureux, il était réservé aux marins, prostituées, révoltés, punk ou hippie… » pointe celle-ci.
Issu du terme polynésien
tatau, littéralement « dessin inscrit sur la peau », le tatouage est une pratique ancestrale devenue emblématique d’une époque incertaine, en quête de repères, élevée au rang d’art populaire par la jeunesse. Ainsi, top models, footballeurs ou encore chanteurs exhibent leurs « bijoux de peau », en message identitaire, tout comme la maraîchère, l’enseignante au collège ou même votre voisin ! Toutefois, au-delà de cet encrage de peau, en apparence ornemental, les tatoués affichent bien plus…
Une appartenance communautaire
«
Le tatouage est une réponse à une quête personnelle, une écriture de soi », pose d’emblée la psychologue Valentine Hervé, qui a entrepris des recherches sur cette pratique. La dimension identitaire prime ! Le corps est cette page blanche où chacun raconte son histoire. La peau s’offre en support fictionnel, où l’on parle de soi, où l’on montre une part de soi, à qui l’on veut selon l’endroit du tatouage, à la vue de tous, ou bien seulement aux intimes. Valentine Hervé rappelle également la dimension érotique du tatouage : «
C’est un piège à regard, d’autant plus quand il se révèle sous un vêtement. » Toutefois, à la dimension identitaire est fortement intriquée la dimension communautaire. Pour Juliette Nicolas, tatoueuse traditionnelle et artiste
(1) : «
Le tatouage est à la fois un signe distinctif et un marquage, un signe d’appartenance ! » Les motifs tribaux remportent la palme. Qu’ils soient celtiques, polynésiens, asiatiques, les tatouages nous amènent à faire un choix, celui de la culture à laquelle donner sa peau. Le symbole est reconnaissable, en particulier par les membres d’une même « tribu » et sonne comme un serment d’allégeance, à son clan, sa lignée. Le tatouage rassemble et protège : c’est un puissant signe de reconnaissance. Le sceau qui brise la solitude, fléau de notre modernité !
Une démarche initiatique
«
Dans les sociétés traditionnelles, les marquages du corps s’imposent comme des rites de passage, une transmission », écrit l’anthropologue David Le Breton
(2). S’ils étaient autrefois organisés par les aînés pour aider les jeunes à franchir un seuil, aujourd’hui, dans les salons de tatouage contemporains, la pratique s’opère en solo. Toutefois, la démarche initiatique perdure. «
Par le choix de s’inscrire dans une culture ancestrale, d’en perpétuer la mémoire, et d’en faire partie… » notifie Juliette Nicolas. D’autre part, la dimension du rite s’inscrit dans la demande. «
Elle peut être très explicite : j’ai vécu un tel bonheur, ou un tel drame, que je veux l’encrer dans ma peau pour passer à un niveau supérieur de ma vie », poursuit la tatoueuse. Un premier tatouage est un souvenir puissant ; nombreux sont ceux qui témoignent de cette sensation unique, intense. La spécialiste explique : «
Elle provient de l’acte de donner sa peau, son corps à un symbole. La peau s’ouvre, le sang coule… et la parole s’épanche… » Ce don du sang, de la peau, la douleur, la motivation, l’empreinte indélébile… se faire tatouer est un rite, une initiation. Beaucoup s’accordent à dire qu’il y a un avant et un après ! Pour la tatoueuse, «
c’est une réappropriation de son corps, une transformation. Avec un profond sentiment de fierté de l’avoir fait. » Ce temps de tatouage peut même être sacralisé ; certains formulent une promesse qu’on se fait à soi, une prière qui va « s’encrer »… définitivement. Autre élément incontournable de cette pratique, dans une société où tout va vite, où tout passe, le tatouage joue le rôle de marqueur indélébile. «
La notion de trace est centrale ! » ajoute la psychologue Valentine Hervé. Immanquablement, le tatouage évoque la mémoire dans la peau. Les jeunes se marquent à un moment de transition, de passage quand d’autres inscrivent un événement important, un amour, une date. «
Pour retenir l’oubli ! » traduit la psy. Et laisser leur trace, celle de leur histoire qui court sur la peau, même une fois mort : l’ultime passage.
Des vertus thérapeutiques
«
Celles et ceux qui arrivent dans mon cabinet ont fait face à un décès, un cancer, un trauma… ils viennent dépasser une empreinte émotionnelle douloureuse », partage Sandytatoo
(3), tatoueuse depuis 15 ans. D’abord reconnue pour son talent artistique, cette dernière a accueilli durant une dizaine d’années, une clientèle animée par une motivation ornementale. Aujourd’hui, sa démarche s’inscrit dans une veine d’art-thérapie, tout comme peut l’être la danse ou le chant. «
La personne officialise sa guérison, et l’inscrit de façon indélébile », ajoute Sandytatoo. C’est un accord que l’on passe avec son corps, une décision volontaire : celle de reprendre le contrôle de sa vie, et de garder cette empreinte. Le tatouage est la preuve que la personne a passé l’épreuve avec succès, il officialise une victoire, c’est une empreinte unique. Les vertus thérapeutiques reposent sur la puissance du symbole. Pour Sandytatoo, il fait office de talisman énergétique, de rappel d’un message vibrant souvent difficile à verbaliser : «
Amour de soi, intégrité (après un viol par exemple), guérison. » La séance de tatouage offre alors un cocon où chacun peut se livrer, rire, pleurer, se taire aussi. Alors que l’aiguille danse sur la peau, «
pleurs, montée d’énergie, ouverture du cœur sont souvent au rendez-vous », témoigne la thérapeute.
Ce sont ces puissantes vertus qui ont également poussé les rescapés du Bataclan, ce cauchemar terroriste du 13 novembre 2015 lors du concert du groupe Eagles of Death Metal, à se tatouer. Une aventure hors du commun relatée par le photographe Olivier Roller
(4) dans un ouvrage témoignage. À l’origine du projet, une rencontre avec l’un des tatoués, et une interrogation impérieuse, à laquelle il devait trouver des réponses : pourquoi « encrer » dans sa peau un événement que ceux qui ne l’ont pas vécu souhaiteraient avant tout oublier ? «
J’avais découvert qu’ils avaient été nombreux à le faire, pour une majorité d’entre eux, dans l’année qui a suivi ! » partage le photographe. Pour chacun d’eux, homme, femme, de tout âge et condition sociale, après la sidération provoquée par l’effroi, et le souffle de la mort dans leur nuque, a succédé une nécessité pressante : celle de transcender la blessure, de graver dans leur peau la victoire, celle de la Vie. « Encrer » un souvenir effroyable, pour « ancrer » l’antidote. Certains ont gravé
I kissed the devil, and I’m still alive, en hommage au morceau phare du groupe de Hard Rock, d’autres la date de la tragédie. «
Il y a quelque chose de fondamental à se dire, et se souvenir : j’ai survécu ! » La décision s’est d’abord prise de manière individuelle, et les a ensuite regroupés : «
Pour se relever, ensemble, plus forts. »
(1) Retrouvez ses tatouages sur
@dyrmaor.
(2)
Signes d’identité : tatouages, piercings et autres marques corporelles, David Le Breton, éd. Métailié, 2002.
(3)
L’oracle de la tatootherapy, Sandytatoo, éd. Good Mood Dealer, 2021.
(4)
Bataclan, mémoires. Photographies, récits, tatouages, Olivier Roller, éd. Manufacture, 2022.