Et si l’être humain couvait un inextinguible feu de vie lui permettant de traverser, voire de transmuter, la brûlure des épreuves et les blessures de l’âme ? Puissance, beauté, mais aussi limites de la résilience.
À première vue, Leina Sato est une brillante apnéiste
franco-japonaise qui a célébré ses noces marines dans
un livre extatique,
L’enfant de l’océan (éd. les Arènes).
Mais ne faut-il pas se méfier des apparences ? Celle
qui dit avoir «
trouvé ses racines dans la mer » revient
de loin : à 14 ans, en dépression, elle déserte l’école.
Passionnée de cétacés, elle s’installe à Hawaï. La nature
qui reconnecte au vivant, donc à soi et à plus
grand que soi, nourrit ses capacités de résilience.
Parlant de sa dépression, l’apnéiste se risque à dire :
«
C’est la meilleure chose qui me soit arrivée ; une chance
que ce fut si tôt dans ma vie ! »
Son expérience est emblématique
du miracle de la résilience, cette énergie
infinie qui rejaillit d’une Source mystérieuse, au creux
des nuits noires de l’âme. Une irrépressible pulsion
de vie, surgissant alors que nos ressources semblent
taries. Force sensible, la résilience élève l’âme par-delà
les blessures de l’existence. Force physique, elle traverse
la matière, nous tient debout en plein chaos
et œuvre au rebond. Force initiatique, il lui arrive
de transmuter le plomb des épreuves en or. D’où le
parallèle fréquemment utilisé en psychologie avec le kintsugi, cet art japonais qui surligne les fêlures des objets avec de l’or, les rendant plus précieux. «
Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre » avertit Amélie Nothomb dans
Premier sang (éd. Livre de poche).
De la physique au psychique
Le terme résilience vient du latin
resilientia (« rebondir », « rejaillir »). Il désigne, en physique, «
la résistance des matériaux aux chocs élevés et la capacité d’absorber l’énergie cinétique sans se rompre ».
Donc, de reprendre une forme convenable. En psychologie,
par analogie, ce phénomène physique sert
à illustrer l’idée qu’un être humain peut résister au
choc d’un trauma, se redresser et redémarrer. Depuis
le XVII
e siècle, le mot
resilience est abondamment employé
en anglais. Ses significations (« rebondir », « se
ressaisir », « se redresser ») s’appliquent aujourd’hui
à de nombreux contextes, cruciaux en ces temps de
transition : écologie, urbanisme, énergie, alimentation,
économie…
En français, ce n’est qu’en 1952
que le mot « résilience » apparaît sous la plume d’André Maurois, dans le sens que lui attribuent les psychologues.
L’écrivain le décline dans
Lélia, ou la vie de
George Sand, en relatant la mort de Marc-Antoine, dit
Cocoton, petit-fils de George Sand, à peine âgé d’un
an. Il écrit : «
Dans son deuil, une fois encore, elle étonna
ses amis par son immédiate résilience. » Mais c’est
à Emmy Werner qu’on attribue le travail fondateur
autour de la résilience. Dans les années 1950, cette
psychologue œuvre à Hawaï aux côtés de 700 enfants
qui cumulent carence affective, santé précaire et maltraitance.
Trente ans plus tard, elle en retrouve 200
et constate, comme on pouvait le craindre, que 72 % d’entre eux présentent un développement catastrophique.
Mais la surprise vient des 28 % restants
qui ont déployé une énergie de vie inespérée, avec
métier et famille, sans davantage de troubles que la
population lambda. De cet étonnement naît le désir de comprendre ce qui leur a permis de ne pas être définitivement fracassés : leur résilience.
Ils sont nombreux, les « blessés de l’âme » à avoir métamorphosé leur Apocalypse en révélation, leur terre brûlée en terreau fertile !
Un « chant » de ruines
La vie est mouvement. Flux d’énergie. «
Se fixer dans
la souffrance, c’est enfermer la vie », souligne la bioénergéticienne
Émilie Labourdette. «
Un mot permet
d’organiser notre manière de comprendre le mystère de
ceux qui s’en sont sortis. C’est celui de résilience, qui désigne
la capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit
de l’adversité. En comprenant cela, nous changerons
notre regard sur le malheur et, malgré la souffrance,
nous chercherons la merveille », résume Boris Cyrulnik
dans son best-seller
Un merveilleux malheur. Ce
psychiatre a largement popularisé cette notion. Résilient
notoire (ses parents meurent en déportation,
tandis qu’à sept ans, il doit son salut à une infirmière
qui l’aide à fuir lors de la rafle du 10 janvier 1944 à
Bordeaux), sa vie tout entière témoigne de ce rebond
énergétique, psychique face au gouffre, et sa vocation
de psychiatre le sublime.
Ils sont nombreux,
les « blessés de l’âme » à avoir métamorphosé leur
Apocalypse en révélation, leur terre brûlée en terreau
fertile ! Parfois même face à l’innommable. On
pense notamment à Nelson Mandela, Simone Veil,
Philippe Croizon… sans oublier le cortège d’anonymes
qui ont vécu ce retournement. La résilience
n’est pas réservée aux plus forts. Ainsi, le psychiatre
autrichien Viktor Frankl, déporté à Theresienstadt puis à Auschwitz, observe avec perplexité que dans
l’horreur des camps les plus robustes meurent les
premiers : «
Face à l’absurde, les plus fragiles avaient
développé une vie intérieure qui leur laissait une place
pour garder l’espoir et questionner le sens. » Cette expérience
indicible lui inspire la logothérapie, thérapie
du sens de la vie. «
Donner un sens à ce que l’on vit est
central dans le processus de résilience. La thérapie vise à
soutenir cette élaboration de sens. Elle aide les patients
à trouver leur voie pour réenchanter le monde », précise Évelyne Josse, psychologue spécialisée en psychotraumatologie.
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