La guerre ne cesse pas réellement le jour de son armistice.
Ses conséquences se répercutent sur la vie des hommes durant des décennies. Des déséquilibres qui s’infiltrent subrepticement dans la manière de saisir le monde, affectant même notre système immunitaire, à notre insu.
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Ne nous oubliez pas », la toute dernière phrase du film
Tirailleurs dont le personnage principal joué par Omar Sy est un soldat sénégalais envoyé sur le front en 1914, résonne comme une déchirante supplique. Une des plus grandes craintes des combattants de la « Grande Guerre » entre 1914 et 1918 fut d’être oubliés. Est-ce que s’éteindre avec le sentiment que la vie nous a été volée, dans une violence traumatisante, laisse une empreinte sur la Terre ? Lors de tels événements, ce sont des centaines de milliers d’hommes qui éprouvèrent des émotions similaires. Est-ce que la somme de ces empreintes constitue un karma collectif dont il faudrait apprendre à se libérer pour réduire la souffrance ?
Dévoiler le passé pour se libérer au présent
Pendant longtemps, la guerre ne fut pas un objet de recherche pour les sciences sociales et resta largement incomprise. «
En la rabattant du côté de l’événement au détriment de celui de l’expérience collective, la sociologie s’est dessaisie de toute ambition d’analyse des conflits armés, renvoyés au seul champ de l’histoire
politique et/ou militaire », explique Rémi Baudouï, professeur à l’université de Genève
(1). Ce voile sur les origines de la guerre empêche aussi d’en saisir les puissants rouages. Et les mémoires des actions commises pendant la guerre, jamais reluisantes, sont comme des trous noirs dans les généalogies familiales. Pourtant, la guerre est un pic, un climax, une résultante d’actions antérieures qui produit elle-même des conséquences en cascade sur des pans de la société et déclenche de nouveaux cycles de conflit.
«
Au-delà des destructions qu’un acte militaire occasionne, il s’avère nécessaire de prendre en considération les effets induits de l’événement, qui, en tant que tels, ne peuvent être ni estimés ni pris en considération au moment même de l’action militaire. Du reste, dans bien des cas, la catastrophe ne s’inscrit pas nécessairement dans l’instantanéité du conflit, mais peut se déclencher et prospérer en cycles autonomes bien longtemps après l’arrêt des hostilités. »
(2) L’héritage des guerres ne se réduit pas aux traumatismes psychologiques de ses combattants : ces perturbations démographiques, sociales et économiques suivies de leur cortège de perte, de ruine, d’exil, de honte, d’abandon, de sentiment de dégradation imprègnent en profondeur les psychés des populations et celles de leurs descendants, comme un héritage invisible, un karma.
Le trauma vient taper à la porte et dit : j’ai besoin d’être vu, honoré et de prendre ma place dans l’histoire familiale.
Les mécanismes des transmissions intergénérationnelles
Dénouer des problématiques personnelles ouvre sur la conscience que celles-ci appartiennent à quelque chose de plus vaste. Car à en croire les spécialistes du transgénérationnel, les différentes générations sont tenues entre elles par un lien psychique invisible qui résonne avec la grande histoire des peuples. Jésabel Domberger, thérapeute en constellations familiales, systémiques et rituelles, nous éclaire sur les mécanismes à l’œuvre : «
On ne détient pas de preuves scientifiques, mais ce qui fut constaté à travers les groupes d’étude est que l’information passe inconsciemment entre les générations sans être verbalisée. Par exemple, une femme agressée dans une pièce bleue par un homme barbu évitera ensuite les pièces bleues et les hommes barbus, et si elle y est confrontée, cela éveillera chez elle des stimuli. Or, l’enfant va enregistrer ces données sans même savoir pourquoi. Cela génère le fait qu’inconsciemment, d’autres membres de la famille qui n’ont pas vécu le trauma directement vont faire des choix ou ne pas choisir certaines choses en réponse à ce trauma, alors que cela n’a pas de rapport avec le trauma vécu en direct. » C’est ainsi que se formeraient les héritages transgénérationnels. Les traumatismes, comme le confirme le psychiatre et psychanalyste français Alberto Eiguer, peuvent aussi étioler et fragiliser les rapports familiaux, en particulier lorsqu’ils ne sont pas vus ni entendus : « [...]
les traces de ces traumatismes sont portées par l’un ou/et l’autre des parents, enfouies dans leur inconscient. Elles produisent des effets de vide ou d’anéantissement au niveau de leurs enfants. Il est fréquent que les détenteurs de précisions sur ces traumatismes s’interdisent de les évoquer, par honte souvent, et qu’ils interdisent aux autres de poser des questions les concernant. […]
Cela entrave la curiosité, l’amour de la vérité, la capacité d’apprentissage. »
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