Descendants d’une lignée ininterrompue depuis plus de 4 000 ans, les Indiens kogis considèrent que la vraie nature de notre monde se révèle au cœur de l’obscurité. Ainsi, leurs chamanes passent 18 ans dans le noir avant d’officier dans la lumière. Éric Julien raconte.
Les Indiens kogis considèrent que la nuit et l’obscurité portent en elles des principes antérieurs au monde des formes visibles. Conserver la connexion directe avec cette source de connaissance est au cœur de leurs pratiques chamaniques. Héritiers de 4 000 ans d’histoire ininterrompue, ce peuple vivant au nord de la Colombie formerait la dernière société précolombienne sans rupture historique.
Quels liens les Indiens kogis entretiennent-ils avec la nuit ?
Dans nos sociétés modernes, nous fonctionnons essentiellement de jour ou dans la lumière, et nous abordons le monde surtout par la vision. Il a ainsi fallu des décennies aux anthropologues et ethnologues qui ont côtoyé les kogis, pour comprendre que, chez eux, l’essentiel de la vie se passe la nuit. Là est toute la complexité de notre rencontre avec ce peuple : ils ont véritablement une autre façon d’être au monde, dans laquelle l’obscurité est primordiale. Quand j’ai fait leur connaissance, j’ai eu la sensation d’être sur le pas d’une porte où tout était nouveau. Je suis passé dans un autre univers où je n’avais plus aucune référence : notre matérialité n’est qu’un œilleton qui ne peut résumer le monde.
L’apogée de cette relation à l’obscurité semble être l’initiation que reçoivent les chamanes...
Effectivement, les chamanes, qui chez eux s’appellent des
mamus pour les hommes et des
sagas pour les femmes, sont éduqués dès la naissance strictement dans l’obscurité pendant des cycles de 9, 18 et parfois même 27 ans. C’est un apprentissage ascétique, pendant lequel ils ne peuvent voir la lumière du soleil. L’idée est d’éviter tout impact culturel sur la construction physiologique et psychologique de l’enfant.
Dans les faits, tout commence avant sa conception. Les parents sont préparés. Ils pratiquent d’une part une sorte de confession pour se purger des mauvaises pensées et émotions qui risqueraient d’impacter l’enfant. D’autre part, ils font aussi un travail d’ordre spirituel avec un jeûne assez long. Une fois que le bébé est conçu, la maman poursuit avec un régime particulier, continue le travail sur les émotions, et cultive la connexion avec ce que nous appellerions la vie. Le chamane lui rend visite et pose ses mains sur son ventre en parlant au bébé. Les Kogis comprennent donc très bien que le fœtus peut être impacté par son environnement.
Dès que l’enfant est sevré après la naissance, il est placé dans une grotte ou une hutte construite avec tous les éléments végétaux de l’espace géographique où il est élevé. Il sera nourri avec des aliments blancs, collectés dans un rayon maximum de 2 ou 3 kilomètres.
Pour eux, tout est porteur d’énergie, nous pourrions dire que tout a un esprit.
Qu’est-ce que cela permet ?
Chez nous, dès que l’enfant naît, il est confronté à une multitude de formes externes qui vont peu à peu le modeler. Les kogis choisissent de préserver l’enfant de toute imprégnation de formes pendant 18 ans afin qu’il n’ait aucun modèle qui pourrait influer sur la construction de sa conscience. Tout d’abord, rien n’est enseigné avant l’âge de 6 ans, parce qu’ils estiment que l’enfant est relié à l’essentiel et qu’il n’a pas encore une conscience de lui-même. À l’inverse, dans nos sociétés, nous pensons que tout se joue entre 0 et 6 ans, et que c’est pendant cette période cruciale qu’il faut transmettre le cadre et les règles. Chez les kogis, ce n’est qu’après l’âge de 6 ans que l’enfant va recevoir des enseignements. Et comme il est dans l’obscurité et qu’il ne voit pas, il va apprendre à se référer au monde davantage par les autres sens, et à ressentir l’aspect énergétique de notre réalité. Nous pourrions dire qu’il va apprendre à « voir » autrement, et d’une certaine manière, à percevoir l’esprit des choses.
Est-ce plus facile de ressentir l’esprit des choses dans l’obscurité ?
Les kogis considèrent qu’à l’origine du monde, tout était obscur, et que les principes originels qui ont structuré le monde étaient déjà là. Ils s’intéressent alors à ce qu’il y a eu avant la lumière et la visibilité. Ils se considèrent comme des « grands frères », car dans leur vision du monde, ils sont arrivés avant nous dans la pensée et ils ont encore accès à ces principes originels. Nous sommes des « petits frères ». Nous pourrions ainsi dire qu’une source majeure de leur connaissance est au cœur de l’obscurité, comme s’ils étaient des récepteurs branchés en direct sur l’essence au-delà des formes visibles. (...)