Alors que les thérapies complémentaires et les parcours de soin intégratifs entrent peu à peu dans les hôpitaux, qu’en est-il des barreurs de feu ?
Réclamé par les patients, leur magnétisme mystérieux questionne encore le scepticisme scientifique.
Reportage auprès de l’un d’entre eux.
Grenoble, quartier de l’Île Verte. Nous avons rendez-vous dans les locaux d’Agaro
(1). Cette association grenobloise d’aide et de recherche en oncologie offre un accompagnement global centré sur la personne, en proposant vingt séances gratuites de thérapies complémentaires (art-thérapie, socio-esthétique, hypnose, réflexologie, qi gong, etc.) aux patients atteints de cancer – à l’hôpital, à l’association ou dans des antennes décentralisées, selon les approches. Autour de la table, les trois soignants illustrent à merveille les espoirs et les questionnements de la médecine intégrative qui tisse des liens, de soins et de sens, entre médecine conventionnelle et thérapies complémentaires. Les discussions vont bon train entre le professeur Mireille Mousseau, présidente d’Agaro et ex-responsable du service d’oncologie médicale du CHU de Grenoble (qui a passé la main), le professeur Jacques Croizé, vice-président d’Agaro et bactériologiste médical (retraité du CHU de Grenoble) et François Curatella, magnétiseur coupeur de feu. Ce dernier, fil rouge de notre reportage, œuvre depuis 2009 bénévolement une demi-journée par semaine au sein de l’association.
Au fil des échanges se dessine une cartographie subtile de ce qui est à l’œuvre en milieu hospitalier, s’agissant de ces « autres » soins qui bousculent les conceptions scientifiques. «
Il y a des progrès considérables dans les thérapeutiques anticancéreuses, mais c’est au prix d’une prise en charge moins proche du patient. Les malades sont “ambulatoires” et se débrouillent seuls à domicile entre les traitements, avec plus ou moins d’effets secondaires. Proposer ces thérapies complémentaires permet une meilleure adhésion des patients aux traitements traditionnels », explique Mireille Mousseau. Parmi les praticiens d’Agaro (dont le recrutement drastique est suivi d’une formation à l’écoute), le magnétiseur coupeur de feu est l’un des plus sollicités. Pour l’anecdote, lors de son entretien au CHU de Grenoble pour intégrer Agaro, François Curatella a soigné, en une séance, une douleur à l’épaule d’une cadre hospitalière. «
L’information a circulé », partage-t-il. Le professeur Croizé, malgré son scepticisme affiché, souligne que ce sont les patients qui réclament ces thérapies complémentaires. Au regard des effets bénéfiques rapportés par ces derniers, il se dit «
qu’il ne faut peut-être pas jeter ces approches, aller un peu plus loin ».
Ouvrir le soin
François Curatella ne pratique pas directement ses soins au CHU, du moins dans le cadre d’Agaro. Il est en effet encore délicat d’intégrer ces techniques dans les hôpitaux, même si certains le font (Lyon, Annecy, Thonon-les-Bains, etc.). Mais le plus souvent, c’est à l’accueil que l’on peut obtenir une liste de coupeurs de feu, parfois sans que les médecins soient au courant. En 2007, le généraliste Nicolas Perret a consacré sa thèse de médecine au phénomène des coupeurs de feu, interrogeant les intervenants de trois services d’urgences de Haute-Savoie, ainsi que des patients. Ces soignants estimaient à 70 % que leur efficacité sur la douleur était forte ou totale. Dans 81 % des cas, ils jugeaient que leur collaboration avec les urgences était souhaitable et indispensable. Les trois quarts des patients interrogés ayant fait appel à un barreur de feu disaient avoir été soulagés – même si Nicolas Perret tempérait ces résultats, arguant de la subjectivité relative des souvenirs et de l’adhésion à cette approche des soignants ayant répondu à cette enquête. «
Elle met aussi en évidence que cette pratique peut être un complément à la médecine classique, sans pour autant prendre sa place », soulignait-il. C’est surtout sur la douleur, semble-t-il, que l’effet est le plus appréciable. Des études ont montré que l’attention accordée à un patient peut engendrer une désactivation du mécanisme neuronal qui transmet la douleur. L’intervention d’un coupeur de feu doit donc demeurer complémentaire et ne jamais remplacer les gestes de secours appropriés, indispensables en cas de brûlure. «
Une radiothérapeute de l’Institut de cancérologie Daniel Hollard, favorable aux séances de coupeur de feu, préfère que j’intervienne à la fin, de peur que j’interagisse avec le traitement », partage François Curatella.
Les trois quarts des patients interrogés ayant fait appel à un barreur de feu disaient avoir été soulagés.
Hors les murs
Autre lieu, autre ambiance. Nous retrouvons François Curatella (au nom prédestiné) dans son cabinet grenoblois. L’agitation du centre-ville semble loin. Le temps ordinaire n’a plus cours… Sur son bureau, des cristaux veillent sur l’équilibre énergétique, tandis qu’un « objet non identifié » jouxte un citron racorni. «
Le test de momification de la viande est l’épreuve traditionnelle du magnétiseur pour vérifier son don, en prendre conscience. Elle a donc valeur d’initiation et de test d’entrée dans le cercle des guérisseurs », explique-t-il, face à notre regard interrogatif. Par imposition des mains, une à deux fois par jour pendant cinq minutes, trois semaines durant, il s’agit d’empêcher la putréfaction de la viande, l’asséchant. (...)