À l’heure où l’écologie moderne semble buter sur un plafond de verre,
ne parvenant pas à dépasser les contraintes matérialistes qui l’étouffent, peuples natifs, maîtres bouddhistes, penseurs, explorateurs et chercheurs proposent
une piste inexplorée en Occident : une révolution intérieure.
«
Si l’on pouvait emmener les gens dans les bois, ne serait-ce qu’une fois, pour qu’ils entendent les arbres parler, la préservation des forêts ne poserait plus aucun problème. » John Muir, auteur et botaniste du XIX
e siècle, écrivait déjà la raison essentielle du dysfonctionnement systémique qui concerne l’environnement : l’absence de contact et de connexion entre l’homme et la nature. Un divorce qui propose à l’esprit humain une discrimination illusoire entre sa personne et cet « autre » qu’il nomme « environnement ». Alors la question de l’écologie moderne, dans son sens étymologique « l’étude de l’habitat », ne fait sens que dans le leurre de cette séparation de circonstance.
Compter, analyser, dompter, corriger, rectifier, amender sont autant de directives politiques, économiques et scientifiques appliquées à la mouvance écologique, là où seul le retour au sacré et à l’enchantement peut amorcer le pivot indispensable à l’avenir de l’humanité. Car si la nature, dans sa grande force de résilience, se renouvellera toujours avec du temps, notre civilisation, elle, pourrait connaître un avenir complexe dans le contexte de cette « écocrise ». En conséquence, comment la spiritualité peut-elle faire pivoter la dynamique écologique actuelle ? Quel est le legs des sagesses ancestrales pour solutionner la crise environnementale ? Peut-on parler d’écologie spirituelle ?
Appropriation politique de l’écologie : un faux départ
Si le concept d’écologie a été explicité pour la première fois par Charles Darwin en 1859 dans le préambule de
L’origine des espèces pour qualifier l’économie de la nature, c’est en 1866 qu’Ernst Haeckel emploie le terme pour définir les rapports entre les organismes et les milieux où ils vivent. La science s’était alors emparée de la question de l’habitat écologique, en faisant un objet d’étude et d’évaluation. Leslie Sponsel, professeur émérite d’anthropologie à l’université d’Hawaï et auteur de l’ouvrage de référence
L’écologie spirituelle, explique qu’il s’agit d’un «
scientisme sans âme » qui conduit à un «
désenchantement de la nature, réduite à l’état d’objet utilitaire ». Ainsi, la nature devient progressivement une ressource marchande, un enjeu politique dans l’illusion de sa maîtrise et son contrôle. Maurice Rebeix, photographe et auteur de plusieurs ouvrages, dont
L’esprit ensauvagé, développe : «
La question écologique, quand elle a émergé dans les années 1970, avait pour ambition d’amener une réflexion sociétale pour requalifier une vision d’avenir des sociétés modernes. Mais finalement, c’est le corps politique qui s’est emparé de la question et nous connaissons la suite, l’écologie est devenue un sujet qui a divisé. » C’est ce que Leslie Sponsel décrit comme un
establishment lié aux intérêts économiques et politiques «
qui ne se sentent pas défiés par la révolution de l’écologie spirituelle ».
Le corps politique, en s’emparant de la question environnementale, en a réduit la teneur et l’envergure. Pire, elle est devenue un sujet de division quand elle devrait réunir autour d’elle, pour ne pas dire en son sein, l’humanité dans son ensemble. C’est donc un faux départ qui a été pris quand la question de l’écologie s’est posée au monde moderne. Les valeurs religieuses, artistiques, philosophiques et spirituelles transcendent le domaine politique, puisqu’elles touchent le domaine du sacré, cette voûte substantielle de notre humanité en laquelle l’écologie devrait respirer. Or, Maurice Rebeix transmet un adage des peuples natifs, synthèse de toute cette déviation culturelle enracinée dans la société occidentale : «
En l’absence du sacré tout est à vendre. » Le philosophe américain du XIX
e siècle Ralph Waldo Emerson écrivait ainsi que «
certains faits naturels sont les symboles de certains faits spirituels. La nature est un symbole de l’esprit », une assertion sans équivoque qui redonne à l’écologie sa hauteur réelle. Mais dans un monde où la portée d’une vie s’évalue en termes d’avoir et non en qualité d’être, une question primordiale doit être soulevée.
Dès lors que la dimension métaphysique est reconnue comme faisant partie intégrante de la personnalité juridique d’un élément de la nature, alors le chemin vers le retour au sacré semble s’être ouvert.
La question fondamentale : posséder ou appartenir ?
Cette question, filigrane de la recherche philosophique depuis plusieurs siècles, se pose aujourd’hui comme requalification des identités individuelles devant la problématique écologique. Maurice Rebeix, imprégné de ses immersions en terres natives auprès des Sioux du Dakota, qui ont pour référence sociétale la notion de service, nous explique que «
servir nous permet de comprendre qu’il y a quelque chose de bien plus grand que nous. Le sentiment d’appartenance vient de cette capacité d’humilité de percevoir cette immensité dont nous faisons partie. Mais en Occident, il y a un problème de perte de repères d’échelle lié à cette prise de conscience. » Le fait de posséder représente alors un arrimage puissant au monde matériel, puisqu’il définit insidieusement tout un panel de critères identitaires profondément enracinés dans la culture libérale. Mais cette tendance n’est pas récente puisque déjà, il y a 2 500 ans, le Bouddha Sakyamuni enseignait une prise de recul salvatrice avec l’avidité humaine, suivi plus de 1 000 ans après par celui qu’on nomme le premier écologiste, saint François d’Assise. À ce titre, le maître zen Olivier Reigen Wang-Genh, abbé du temple zen Ryumon-ji en Alsace développe que «
c’est à cause de cette avidité que nous sommes dans un état d’insatisfaction permanent qui nous pousse à consommer encore et encore et à nous définir dans l’avoir ». Il ajoute qu’une notion clef du bouddhisme est l’interdépendance de toute chose. Autrement formulé, rien n’existe de manière autonome, tout est partie de tout et existe par les autres existences. «
Être inclusif, s’inclure comme une petite partie, un petit élément de la nature, voilà comment se comprendre en tant qu’être humain », explique-t-il. (...)