Que faire lorsqu’on est témoin de l’inexpliqué ? Vers qui se tourner, et qui pour nous croire ? Des professionnels s’associent autour du nouveau livre de Stéphane Allix et à travers le réseau de l’INREES pour se mettre à disposition de ceux qui ont tant à raconter...
Dans le cocon des consultations circulent d’étranges histoires, des expériences frontières vécues par des femmes, des hommes, des enfants... Il y a cette petite fille adressée à une psy par ses parents, sur le conseil de son institutrice de CP. Hyperactive, elle supporte mal l’immobilité forcée depuis son entrée à l’école élémentaire. Elle révèle alors à la psy, sans en avoir parlé à ses parents, qu’elle est capable de mouvoir un objet d’un regard : «
Toute cette tension qu’elle percevait dans son corps, elle la concentrait sur un petit objet qu’elle affirmait pouvoir faire bouger. Stupéfaite, je lui ai dit : “D’accord, tu veux me montrer ?” Je l’ai vraiment observée, il n’y avait pas de courant d’air, elle n’a pas soufflé ni fait le moindre geste. Immobile, à un peu moins d’un mètre du crayon posé sur la table, elle l’a fixé du regard, concentrée, et le crayon a bougé. »
Ce récit de télékinésie relaté par Patricia Serin, psychologue clinicienne et psychothérapeute, intervenante par ailleurs du Réseau d’accueil et d’écoute de l’INREES
(1), fait partie des témoignages étonnants de psy recueillis et partagés par Stéphane Allix dans
Un fantôme sur le divan. Christophe André, Boris Cyrulnik, Tobie Nathan, Stanislav Grof, Évelyne Josse, Charles T. Tart, Bruce Greyson, Djohar Si Ahmed, Christophe Fauré ou encore (feu) David Servan-Schreiber, pour n’en citer que quelques-uns, témoignent de leur confrontation et de leurs questionnements face à l’extraordinaire. «
Ces rencontres m’ont invité à regarder notre réalité comme bien plus vaste qu’on ne l’imagine. »
À la faveur de l’ouverture de conscience propre à cette époque de transition, la parole se libère.
S’ouvrir à l’inconnu
Sentir la présence d’un proche après son décès, entendre des voix, faire des rêves prémonitoires, vivre des expériences de mort imminente, des éveils psychospirituels, éprouver des perceptions extrasensorielles : la fréquence de ces expériences dans la population est telle qu’il n’est «
rationnellement pas possible d’en nier la réalité au seul prétexte qu’on les juge impossibles », considère Stéphane Allix. Après examen, un nombre formidablement significatif de ces expériences mystérieuses, survenant parfois chez des sujets très rationnels, ne s’explique pas par une cause telles des hallucinations ou une fragilité mentale. «
Les gens ayant des ouvertures spirituelles vous parlent d’expériences folles, mais d’une manière très articulée, très cohérente, contrairement à des personnes en proie à la paranoïa », analyse Stanislav Grof, l’un des fondateurs de la psychologie transpersonnelle. À la faveur de l’ouverture de conscience propre à cette époque de transition, la parole se libère, mais ils sont encore nombreux à ne pas oser parler de ces phénomènes qualifiés de surnaturels ou de paranormaux. «
Je n’aime pas ces qualificatifs qui jugent de manière péjorative la nature de l’expérience avant même de l’écouter. La majorité des psy interviewés dans ce livre montre que, même si elles bouleversent nos croyances, ces expériences font partie de la réalité phénoménologique des êtres humains. Il y a donc déjà presque une obligation morale de les accueillir et de les entendre, par respect pour les gens qui les vivent. » D’autant que dans notre société asséchée, où le lien social est malmené et le mal-être de plus en plus prégnant, les expérienceurs de ces phénomènes déroutants peuvent vite se retrouver isolés, en proie à un profond désarroi.
Un espace d’écoute
Qui mieux qu’un psy pour écouter et rendre compte de ces histoires extraordinaires ? «
Cet espace d’écoute sans a priori est un formidable poste d’observation. Il permet de collecter des témoignages, d’identifier d’éventuelles causes pathologiques ou, au contraire, leur troublante absence, de croiser les récits et de voir apparaître, le cas échéant, l’ampleur d’un phénomène », souligne Stéphane Allix. Les psy peuvent donc faire office de pionniers dans cette recherche sur les dimensions inexplorées de la conscience humaine. Il n’empêche que ces expériences, bouleversantes, viennent aussi bousculer leur vision du monde. «
Au début, sans doute comme beaucoup de personnes biberonnées à la rationalité, j’ai eu tendance à mettre sous le tapis ces choses qui dérangent », reconnaît la psychologue Évelyne Josse, spécialiste de la prise en charge du traumatisme, témoin du livre. C’est en travaillant avec des malades du sida, à une époque où l’on en mourait en grand nombre, qu’elle a été confrontée à des expériences extraordinaires. «
Je me souviens d’un patient, d’humeur dépressive, que j’ai trouvé rayonnant. Je n’ai pas le temps de m’asseoir qu’il me raconte que la nuit précédente sa mère et sa tante sont venues. Elles lui ont dit qu’il allait mourir dans trois jours et qu’elles seraient là pour l’accueillir (je savais qu’elles étaient décédées). Il était vraiment heureux de les avoir revues et tellement apaisé de savoir qu’elles seraient présentes. » Ce patient est effectivement décédé trois jours plus tard. Au départ, Évelyne Josse, ébranlée, fait comme s’il ne s’était rien passé... Et puis ça se répète, encore et encore. «
C’est la répétition de ces témoignages qui rend les explications rationnelles intenables. Alors, j’ai commencé à me dire qu’il y avait des choses qui nous dépassent. J’y ai été plus attentive. »
Supervision, dès cet automne
Les expériences extraordinaires, souvent complexes et déconcertantes, produisent des manifestations qui ont été et peuvent encore être confondues avec des symptômes psychopathologiques (la cohabitation des deux n’étant pas exclue). C’est pourquoi l’INREES lance un groupe de supervision à destination des psychologues cliniciens, psychothérapeutes et psychiatres. Cet espace de réflexion, encadré par deux psychologues cliniciennes du réseau de l’INREES dont une psychanalyste superviseuse, Chantal Weizmann, sera centré sur l’accompagnement des personnes confrontées à ces expériences frontières. Dans une écoute non jugeante, les participants présenteront des cas ou situations cliniques, à partir desquels le groupe articulera des échanges cliniques et théoriques, des diagnostics différentiels, des réflexions sur la déontologie et la gestion du cadre, etc. Pour ce premier groupe, les neuf séances de 2 h 30 chacune auront lieu par Zoom entre octobre 2022 et juin 2023.
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