Jeudi 13 décembre, c’est jour de fête chez Krishnaveer
Singh, dans le quartier résidentiel
d’Hiran Magri, au sud d’Udaipur. La famille
inaugure sa maison flambant neuve. Le défilé des
proches et des invités est continu dans le petit hall
d’entrée, pendant qu’au centre de la pièce, Mord
Chaturvedi officie, assis en tailleur, devant un petit
âtre aménagé au sol. L’astrologue a démarré sa
puja
la veille à 19 heures, et va terminer la cérémonie à
15 heures. Autour de l’officiant, des coupelles en alu,
du safran, du curcuma, du
ghee – beurre clarifié –,
de l’encens, de l’huile de sésame, du lait, des fleurs,
du bois de santal pour alimenter le feu, du riz pour
prier les dieux... Pas moins de 56 ingrédients qui
serviront aussi à honorer les neuf planètes – le Soleil,
la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne, et
aussi Rahu et Kettu, les noeuds lunaires ascendant
et descendant censés, comme les planètes, présider
aux destinées humaines. «
Il faut les accueillir de différentes
façons pour mettre la maison sous leurs bonnes
influences », résume Mord Chaturvedi.
Le maître et la maîtresse de maison, partie prenante
de la cérémonie, interviennent de temps à autre en
gestes et dévotions, répétant quelques mantras sur les
indications du prêtre. «
C’est l’astrologue qui nous a
indiqué le moment propice pour construire notre maison
et c’est avec lui aussi que nous avons fixé la date pour
y entrer », confie Krishnaveer. Dans cette famille de
la bonne société indienne – lui est manager chez
Maruti, une concession automobile, sa sœur est dentiste, son frère fonctionnaire et le plus
jeune, gérant d’un centre de soins ayurvédiques... L’astrologie
indienne, ou védique, n’a rien d’une croyance
ni d’une superstition. Cette pratique bien ancrée dans
le quotidien de la famille, comme dans celui d’innombrables
Indiens, intervient dans tous les aspects
de la vie. «
L’astrologie, ça n’est pas fait pour s’amuser »,
fait observer Vishnu Sharma, qui exerce à Jaipur.
Elle
indique la voie à suivre pour réussir sa traversée. »
Une pratique très courante
Dans ce pays, en effet, une bonne majorité des
familles ont un astrologue, comme elles ont un
docteur. La profession de
jyotish y est parfaitement
reconnue et la consultation, en cabinet ou à leur
domicile, une procédure rien que très normale. Elle
se déroule le plus souvent en groupe, famille ou amis, en tout cas rarement seul... «
L’astrologue n’a pas absolument
besoin du titulaire de l’horoscope et ce sont souvent
les femmes qui amènent ceux de leur famille, sinon
les parents, une tante... », indique Caterina Guenzi,
anthropologue indianiste, qui a fait de la pratique
astrologique à Bénarès son sujet de thèse de doctorat.
«
Ce peut être par pudeur ou par crainte de ce qui va
être dit et l’on peut y voir aussi une dynamique de pouvoir
au sein de familles qui veulent avoir une emprise
sur les choix. »
Pour consulter, les citadins des grandes villes ont
l’embarras du choix et Bénarès, en particulier, compterait
aujourd’hui pas moins de 400 astrologues. La
société moderne et l’innovation sont loin d’avoir
écarté cette pratique qui s’appuie sur un savoir traditionnel,
lequel a su s’adapter. Aujourd’hui, en effet,
les sites internet spécialisés sont légion, les
call centers
aussi, comme les publicités quotidiennes à la télévision et dans la presse. Les ordinateurs
eux-mêmes servent à calculer les thèmes astraux, les
positions des planètes, d’où l’usage très courant du
smartphone par les astrologues pour dresser les cartes.
Le plus improbable pour un Occidental est que
ceux qui les consultent sont généralement issus
des classes instruites, moyennes et supérieures. Des
fonctionnaires, mais aussi des universitaires, docteurs,
commerçant(e)s, hommes ou femmes d’affaires,
politiques. Manish Paliwal, astrologue réputé
d’Udaipur, qui se déplace aussi dans d’autres États
de l’Inde pour des consultations, confie avoir dans
sa clientèle Lakshyaraj, le fils d’Arvind Singh, maharadjah
d’Udaipur et propriétaire d’une chaîne de
palaces historiques dont le fameux Raj Mandir, le
palais blanc du lac Pichola. L’élite.
«
L’homme d’affaires lançait un nouveau projet et
voulait savoir quel serait le bon moment, quelles planètes
lui donneraient le succès », confie l’astrologue.
Consulté pour son art de prédire, ou pour trouver
des solutions à une difficulté du moment, un problème
de santé, savoir quel traitement faire, quand
le commencer, ou encore pour planifier les études
d’un enfant, savoir s’il sera chanceux ou pas, choisir
son école... «
Nous consultons pour tout, connaître
le moment approprié à l’achat d’une voiture ou d’une
maison, quel métier choisir et avec qui se marier »,
s’amuse Ekta Kumawat, 26 ans, professeur dans un
collège universitaire, à Udaipur. «
L’astrologue dit
quand, comment et quoi faire. »
Parfaitement compatibles
L’astrologie védique reste
très liée à la pratique hindouiste.
En 2015, la jeune femme a convolé avec Pratap,
27 ans, représentant des produits ayurvédiques
Patanjali. Le choix du prétendant s’est fait après
confrontation des deux horoscopes par un astrologue.
Ce sont les parents d’Ekta qui ont consulté,
et le praticien a pu établir, d’après le thème astral
respectif des futurs époux – elle est Capricorne et
lui Vierge –, et analyse de leurs points communs et
complémentaires, qu’ils se correspondaient à 80 %.
«
L’astrologue nous a donné trois ou quatre dates et nous
avons décidé avec lui. » La cérémonie des alliances avait été fixée le 27 avril, et le jour du mariage, le
1er mai. Une petite fille est née et c’est aussi l’astrologue
qui a déterminé les deux premières lettres du
prénom, en se basant sur la position de la Lune au
moment de la naissance. «
Sa course est découpée en
quatre parties – matin, après-midi, soir ou nuit – et
chacune a un alphabet spécifique », précise-t-il. C’est le
grand alphabet, que la science astrale permet de lire.
Le couple a aussi fait dresser le thème de naissance de
leur petite Pintu, comme c’est le cas pour beaucoup
de nouveau-nés. Il l’accompagnera comme un papier
d’identité. «
Quand leur enfant vient au monde, les
parents veulent savoir quelle est la position des neuf planètes,
quelles vont être celles qui seront positives ou négatives,
quelle sera la plus influente », résume Manish
Paliwal. On pourra ainsi présager d’une prédisposition
aux mathématiques, à la médecine, l’armée, si
c’est Jupiter, par exemple, à l’enseignement, le social
ou encore au métier d’astrologue... Tout s’esquisse
dans l’horoscope. (...)