Des expériences inexpliquées font voler en éclats les certitudes de Jean-Jacques Charbonier sur la mort.
C’était un après-midi il y a vingt-cinq ans. Je venais de terminer mes études de médecine, j’étais en stage en SAMU, lorsque j’ai été appelé sur un accident grave. Les circonstances ont fait qu’en dépit de mon manque d’expérience, je suis arrivé seul sur les lieux. Comme toujours en pareille occasion, il y avait beaucoup de monde, des gyrophares, et deux cadavres allongés au bord de la route, recouverts d’un drap blanc. Un pompier m’a dirigé vers une voiture impliquée dans l’accident. «
Quelqu’un est resté bloqué à l’intérieur », m’a-t-il dit. Je me suis glissé dans l’amas de ferraille par un trou et je me suis retrouvé tout près d’un jeune homme, prisonnier de la tôle froissée jusqu’au milieu du thorax. Son visage touchait presque le mien. Je revois ma main tremblante d’émotion qui cherchait désespérément une veine à perfuser sur son bras livide.
C’est alors que j’ai vu mourir cet homme ; sa pupille se dilater, perdant peu à peu son étincelle de vie. Mais j’ai surtout senti, physiquement, une présence qui partait de ce corps, frôlant mon visage sur la droite pour aller vers le haut. Cette présence m’a semblé vivante et joyeuse. Ces quelques secondes ont changé ma vie. Elles m’ont convaincu instantanément du caractère profondément spirituel de la nature humaine. Dès cet instant, j’ai compris que nous sommes des consciences dans un véhicule terrestre et qu’au moment de la mort, cette conscience, entité séparée et autonome, quitte le corps pour rejoindre une autre dimension. Pour moi, c’était soudain une évidence. Et cette révélation fulgurante a modifié du tout au tout ma vie en faisant voler en éclats mes certitudes sur la mort.
Rien ne m’avait préparé à cela. Formaté par mes études universitaires de médecine, j’étais violemment opposé à tout ce qui touchait de près ou de loin le domaine de l’ésotérisme. Je voulais être médecin généraliste et ma femme avait interrompu ses études de professeur de gym pour faire une formation de secrétariat médical et m’assister. Nous avions projeté de nous installer dans une vieille maison à la campagne. Mais cette expérience a bouleversé tous nos plans. Plutôt que de devenir généraliste, j’ai décidé de me spécialiser en anesthésie et réanimation, avec l’intention d’être au plus près des expériences vécues au moment de la mort, pour ensuite livrer le fruit de mes observations et de mes réflexions.
Mon métier m’a donné directement accès à tout un ensemble d’expériences répandues.
Des expériences incontestables
Après ma formation d’anesthésiste-réanimateur et la réussite de mon concours de spécialiste à Paris, j’ai commencé par travailler quelques années en neurochirurgie, le domaine où il y a le plus de comateux. Mon métier m’a donné directement accès à tout un ensemble d’expériences répandues, à commencer par celles que j’ai appelées les perceptions mortuaires. J’en ai collecté plusieurs dizaines ; près de 70 % d’entre elles m’ont été rapportées par des témoins qui se trouvaient à proximité du futur défunt : impressions visuelles (lumières, brouillards, silhouettes), mais aussi perceptions kinesthésiques (souffles, impressions tactiles). D’autres ont lieu à distance du défunt. Les gens ont alors des intuitions ou des prémonitions qui peuvent se traduire par exemple par une perception olfactive. Une personne m’a expliqué avoir senti l’odeur du tabac à pipe qu’avait l’habitude d’utiliser son frère, au moment où ce dernier décédait dans un accident de voiture. Elle a eu en même temps la sensation d’avoir les jambes coupées, sans force. Des impressions de perte d’énergie, voire de douleur physique ressentie par des proches à l’endroit même où le défunt a été atteint, sont assez souvent signalées. Ces proches des défunts sont a priori sains de corps et d’esprit. Les gens qui approchent de la mort disent eux-mêmes avoir des perceptions inhabituelles, et voir des proches disparus. Beaucoup de soignants, et en particulier des infirmières, qui sont plus présentes que les médecins au cours des derniers instants, me rapportent de tels cas : «
Il a vu sa mère l’accueillir, il le disait. » Ces expériences sont apaisantes. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est d’ailleurs pas la terreur qui caractérise les moments ultimes de l’existence. Je garde le souvenir ému d’une personne qui m’a confié que la peur de la mort lui avait littéralement pourri la vie. «
Mais maintenant que je vais mourir, ajouta-t-elle,
je n’ai plus peur, je suis curieuse. » (...)